Ramon – Le Bon sens

Rassure-toi, je ne vais pas te saouler avec Compostelle, que c’est super, gnagnagna…

Non, à l’inverse, je vais commencer à partager ces rencontres qui font tout l’intérêt de ce Chemin.

Un beau matin, je me réveille comme un CRS un jour d’émeute.

Je suis un warrior, j’ai fait déjà plus de 1,400 bornes. Pas un Mickey le Gilles.

Tout en enfilant mes jolies chaussures aérées et mes non moins seyantes chaussettes, une idée folle germe.

Le Marathon des Sables, c’est possible.

Alors si tu es ignorant de cette épreuve pour fêlés, voilà le pitch :

  • 250 kilomètres
  • 10 jours
  • dans le désert Marocain, par 40°C
  • 42 km par jour, 3 jours d’affilée, puis repos 1 jour, puis 80 km le dernier jour (2 marathons en une journée)
  • en auto-suffisance alimentaire (tu portes ta bouffe en plus de tes affaires)
  • accessible aux marcheurs (90% des engagés courent)

En d’autre temps, un truc fou.

Il se trouve (salut Olivier) que ma route a croisé celle d’un de ces dingues qui a fait cette épreuve mythique. Il est tellement humble et abordable, que cela rend l’épreuve … abordable justement.

Donc me voilà sur la route, avec l’esprit qui part : “je vais faire le marathon des sables, je peux le faire. Il y a quelques jours, j’ai fait 47 km dans la journée, je ne suis pas mort de fatigue.”

Cela doit être possible. C’est possible. Je vais le faire.

Donc, je pars, le coeur léger de cet entrain matinal qui fait les rêveurs. Cela turbine dans ma tête : allez, pour m’entraîner, je me fais 4 jours à 40 bornes, histoire de confirmer la faisabilité.

Midi arrive, je fais le niveau en eau à une fontaine.

Pendant que je remplis ma gourde, arrive un espagnol. La quarantaine, assez grand. Il fait le plein aussi.

On échange 3 phrases, nous suivons le même chemin, on commence à discuter.

Il a de grands bâtons de marche et un sac dont on comprend assez vite qu’il a connu des jours de pluie.

Phrase rituelle : “et ce matin, tu es parti d’où ?”

Il me balance le nom d’un bled, que je n’ai pas passé. Donc il est parti d’un endroit avant moi. Il est Midi, c’est normal.

“et ce soir, tu as prévu de t’arrêter où ?”

Il me sort le nom d’un village que je n’ai pas vu sur ma carte. Un bled, 20 km après celui que j’ai prévu (et qui, si tu suis bien, est à 40 km de mon point de départ).

Là, tu dis rien. Tu gamberges.

Le mec est parti avant moi, et il a prévu d’aller 20 bornes après moi. Soit il mitonne, soit j’ai perdu le sens de l’orientation, ou alors…

Donc, on continue d’échanger. Il est parti de chez lui, c’est son 8eme Chemin. Dès qu’il a 5 jours, il part avec son sac à dos.

Ramon fait partie des gens qui vivent le chemin. Il s’arrête où il peut, vit sur un budget limité. Mange des pâtes et évite les pièges à pèlerins.

Chose étonnante, nous marchons au même rythme, c’est à dire 4 km/h, pas un rythme rapide. Je dis étonnant car ce genre de sportif va plutôt marcher très vite (5/6 km/h).

Nous devisons gaiement, quand je finis par lui demander : “Tu fais des étapes de combien en général ?”

Parenthèse pour le profane : en moyenne, un pèlerin moderne fait 20 à 25 km par jour (donc en marchant à 4 km/h, marche 6 heures par jour).

Ramon : “je fais entre 50 et 65 km par jour”. Il le dit sans forfanterie, sans crâner.

Devant mon étonnement, je l’interroge et il répond très simplement (le bon sens en action) :

“En fait, c’est simple, tu as deux façons de faire ces distances :

  • soit tu marches vite
  • soit tu marches longtemps

Comme tu vois, je ne marche pas vite.

Donc je marche longtemps.

Ce matin je suis parti à 5h et je m’arrêterai vers 20h. Je fais peu de pause. A cause du Covid, je dois parfois aller plus loin pour trouver un logement pas trop cher”

Je lui dis que j’ai prévu de faire 40 km aujourd’hui et que j’étais super fier de moi. Il acquiesce. “Tu trouves toujours quelqu’un qui fait plus que toi, ce n’est pas une course.”

Je lui parle du Marathon des Sables. Il m’explique que cela ne l’intéresse pas, que cela doit coûter cher et que la course n’est vraiment pas son truc.

On continue de deviser joyeusement sur le sens de la vie. Une conversation pleine de bon sens.

Arrive 14h, j’ai un peu faim. On se salue. On se dit au revoir, en sachant qu’on ne se reverra jamais (comme la plupart des rencontres du Chemin).

Voilà, j’ai croisé un gars qui pourrait faire le Marathon des Sables, mais ça ne l’intéresse pas. Il sait qu’il peut le faire. Pour le prix de l’inscription, il peut faire 2 Compostelle, le Chemin lui convient mieux.

Je finis ma salade : “Non, Babe, en fait, le Marathon des Sables, c’est pas une bonne idée… surtout si c’est pour ton égo”